ROBERT RAUSCHENBERG-vers 1952 Untitled (Hotel Bilbao)
ROBERT RAUSCHENBERG-1959 CANYON
ROBERT RAUSCHENBERG-1959 CANYON
"Canyon est une des plus célèbres "combine paintings" de Robert Rauschenberg (1925-2008), maître et précurseur du Pop art américain. Souvent exposé et reproduit, il est de ceux qui lui valurent en 1964, le premier prix de la biennale de Venise. Et ce prix signifia au monde que la suprématie sur le marché de l'art venait d'être ravie à la France par les USA...(était pressenti Roger Bissière, précurseur également...mais de la deuxième Ecole de Paris "abstraite"...).
Le tableau a donc doublement valeur de symbole aux Etats Unis puisque l'aigle chauve qui sort littéralement du tableau est aussi le symbole du pays. Mais que pèse et que contient ce paquet prêt à être largué (au Vietnam ou sur Cuba?) au coin le plus lourd du tableau? Oiseau lesté de symboles, cet authentique aigle naturalisé témoigne aussi de l'irruption de l'objet "réel" dans l’œuvre d'art, pratique artistique nouvelle alors et généralisée depuis par le Pop art américain et le Nouveau réalisme français.
"Canyon" a été réalisé en 1959. Mais le rapace étant menacé de disparition, le "Bald and Golden Eagle Protection Act", avait interdit, dès 1940, de " capturer, posséder, vendre, acheter ", mais aussi de " transporter, exporter ces oiseaux, y compris leurs œufs. Et pas même sous forme d’œuvre d'art", nous apprend le 2 mai un article du Monde (Harry Bellet: " L'aigle de Rauschenberg plumé par les agents du fisc", à qui j'emprunterai les passages en italique).
L'actualité est parfois fabuleuse et d'aucuns y chercheront la morale (de la fable?) ... Il s'agit de rapaces, d'art et d'argent... Je reprend donc ce récit qui court, de plume en plume, (Harry Bellet l'a lui même repris de la revue Artnew), pour participer un peu, moi aussi à l'édification d'une légende.
Donc, il était une fois un tableau fétiche de l'art contemporain qui appartenait à la galeriste new-yorkaise Ileana Sonnabend. Il avait beaucoup voyagé jusqu'à cette fatidique année 1981, quand les autorités américaines de protection de la nature s'inquiétèrent de l'aigle chauve... Aigle et tableau se trouvèrent alors frappés d'interdiction de sortie du territoire. La valeur du tableau compta désormais pour rien. (et ce rien était tout pour la galeriste propriétaire!). Ileana Sonabend eut beau dire et beau faire, l'aigle ne s'envola plus, et elle n'eût désormais d'autre choix que de prêter le tableau aux musées américains (Baltimore jusqu'en 2003 puis le Metropolitan de New-York où il est encore).
R.R. lui-même ne parvint pas à faire lever l'interdit: "Robert Rauschenberg en personne fournit un certificat, témoignant qu'il tenait l'oiseau d'un voisin, qui se l'était lui-même procuré auprès d'un ancien combattant des célèbres " Rough Riders ", qui accompagnaient Teddy Roosevelt dans ses charges de cavalerie. Ileana Sonnabend fut donc confirmée dans ses droits de propriétaire puis, plus que nonagénaire, s'éteignit paisiblement en 2007.
Avec la succession de la galeriste et la chute de l'histoire, Harry Bellet suggère la morale de la fable; je le laisse donc conclure:
Comme elle était une des plus grandes galeristes de son temps, l'héritage fut conséquent, et les droits afférents aussi. Ses héritiers se retrouvèrent à la tête d'une collection évaluée à un milliard de dollars. Ils en vendirent donc une bonne partie, pour payer les frais de succession, qu'Eileen Kinsella, auteur de l'article de Artnews, évalue à 331 millions de dollars.
Sauf l'aigle : puisque légalement invendable, il fut estimé à zéro. Or, les agents du fisc américain ne sont pas moins tenaces que ceux de la protection de la nature. Se fondant sur la valeur d'autres œuvres de même importance, leurs experts ont estimé Canyon à 65 millions de dollars. Et réclament aux héritiers 29,2 millions de taxes supplémentaires, plus une amende de 11,7 millions de dollars. S'ils ne payent pas, ils risquent la prison. S'ils vendent l’œuvre pour régler leur dû, aussi.
Certes, mais soyons assurés que la vraie conclusion de cette belle histoire de rapaces prendra un temps certain pour advenir. Elle devrait être aussi édifiante qu'exemplaire. Nous attendrons."
En marge du surréalisme, Gérard H. Goutierre évoque le comédien Pierre Bertin et son amitié avec Guillaume Apollinaire, inventeur du mot surréaliste...
Les Soirées de Paris
Revue fondée en 1912
publication du 8 novembre 2013
Rappelez-vous. C’est l’une des dernière scènes des Tontons flingueurs (ne dites pas que vous ne l’avez jamais vu : sorti en 1963, ce film culte de Gorges Lautner, avec des dialogues tout aussi cultes de Michel Audiard est régulièrement diffusé depuis sur les écrans de TV, toujours avec le même succès). Les « tontons » se retrouvent retranchés dans une grosse demeure bourgeoise assiégée par le clan adverse. Ça canarde de tous les côtés (avec des armes munies de silencieux, bien sûr, ce « détail » compte pour le charme de la scène). Et puis petite musique guillerette, celle de Michel Magne, géniale. Un vieux monsieur très bien, très digne, portant lorgnon, gants et chapeau, se présente dans la maison où se trouvent entre autres Francis Blanche, Lino Ventura et Robert Dalban. Non content d’être très soigné, le vieux monsieur est sourd comme un pot, ce qui lui donne, en prime, une petit air Professeur Tournesol. Il se présente, ou plutôt il s’annonce : le président Adolphe-Amédée Delafoy. Les scènes précédentes nous ont appris qu’il occupait les plus éminentes fonctions au sein du Fonds monétaire international. C’est le papa d’Antoine Delafoy (Claude Rich), le fiancé de Patricia. Il s’adresse à Lino, entre deux fusillades et, avec une préciosité inégalable : « Eh bien, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre nièce Patricia pour mon fils Antoine« . La scène est savoureuse….
Cet acteur dont le nom ne figure que modestement au générique, dont on ne parle plus guère, fut en réalité l’un des plus grands comédiens français du siècle passé. Sociétaire de la Comédie française, il interpréta tous les grands classiques et joua dans plus d’une centaine de pièces de théâtre, et autant de films.
Ami de Jean Louis Barrault, il fut l’un des piliers de sa troupe avec laquelle il parcourut le monde. Si Les Soirées de Paris lui rendent hommage, c’est que Pierre Bertin a fréquenté le milieu littéraire et artistique des « grandes » années du début du XXe siècle, et qu’il a notamment été l’un des proches d’Apollinaire. Naissance à Lille en 1891, études de médecine, puis Paris ; le démon du théâtre et de l’art lyrique le tenaille depuis l’enfance. Il rencontre Erik Satie et se lie d’amitié avec lui. Le compositeur lui dédiera son « Piège de Méduse ».
Agé d’une vingtaine d’années, Pierre Bertin devint rapidement l’une des figures connues des réunions artistiques ou littéraires qui se tenaient à Paris alors que la guerre faisait encore rage, notamment en 1917. Cette année-là, on le voit chez Paul Guillaume, le marchand de tableaux qui organise quelques réunions mondaines. Le gazetier de l’époque écrit : « Le programme est de dégustation rare : Guillaume Apollinaire a parlé de l’art nouveau, l’art de demain (encore un!) celui du toucher {…} Pierre Bertin, jeune premier de l’Odéon et metteur en scène de la soirée, qui a tous les talents, chante délicieusement trois petits joyaux d’Auric … ». Au cours de la même soirée, on entendra également la musique toute récente de Parade d’Erik Satie, jouée à quatre mains par le compositeur et la femme de Pierre Bertin, Marcelle Meyer, qui deviendra l’une des très grandes pianistes du XXe siècle (ses enregistrement de Rameau ou Scarlatti son insurpassables).
On retrouve Pierre Bertin le 9 décembre 1917, mais cette fois au Vieux-Colombier. Apollinaire, indisposé, a demandé au comédien de lire, à sa place, sa conférence sur l’Esprit Nouveau. Un texte essentiel, que le Mercure de France publiera en décembre de l’année suivante…un mois après la mort de Guillaume. On apprend par le « Carnet de la Semaine » qu’au cours de cette même soirée, Pierre Bertin a également lu « Les Pâques » de Cendrars. On croit rêver…
Comédien, chanteur, metteur en scène, auteur de plusieurs ouvrages, Pierre Bertin évoque ses rencontres dans un livre publié il y a une quarantaine d’années aux éditions du Rocher, Le Théâtre et/est ma vie, préface de Jean-Louis Barrault. On lira avec émotion ces témoignages sur cette époque charnière. Et notamment le paragraphe où Pierre Bertin parle des Soirées de Paris : “Il y avait eu aussi avant 1914 un groupe merveilleux qui fut à l’origine de tous ces mouvements: celui des Soirées de Paris, le groupe d’Apollinaire, en somme ! Les Soirées de Paris étaient le nom d’une revue qui avait été lancée avant la guerre par mon ami Serge Férat (Serge Jastrebov, sic) qui la subventionnait, car il recevait encore de l’argent de Russie ! Admirable série de revues, mine rare pour les bibliophiles ou les amateurs de cette époque si riche. Il faut lire absolument la collection des Soirées de Paris. Nous, nous vivions là dedans. C’était l’amitié la plus pure qui régnait parmi nous tous. On se réunissait chez Serge, devant la Carriole du douanier Rousseau, qui lui appartenait alors. Serge habitait avec sa sœur, la baronne d’Œttingen, écrivain curieux et racée, attachée comme Pénélope, à une tapisserie bigarrée, inachevée à jamais« .
Ses souvenirs sur la personnalité de Guillaume Apollinaire sont du plus grand intérêt. « Apollinaire, espèce de géant, débonnaire et rieur, très gentil, aimait à se répandre partout. Il avait l’esprit de la blague, il aimait les mystifications {…}. Nous disions ses vers et il venait nous entendre, ravi {…} .Ce nom d’Apollinaire avait un petit goût romain qui lui plaisait. Il était lui -même assez romain d’aspect car il avait l’air d’un César ! Il se mettait volontaires de profil, avec son masque néronien ou caligulien. Il était fort impressionnant à voir. L’appartement qu’il habitait était plein de fantaisie poétique. Au cinquième ou sixième étage d’une des maisons du boulevard Saint-Germain, il y avait là les premières peintures cubistes assez ternes et sales, qui viennent d’être vendues pour des millions. Il me guidait dans la préparation de mes programmes ;“ Je n’ai pas de voix, disait il, je ne peux pas parler en public, vous lirez ma conférence“.
Maison de Victor Hugo 6, place des Vosges-75004 Paris Ouvert tous les jours sauf lundis et jours fériés de 10h à 18h
Frédéric Mégret, surréaliste exclu par jalousie
En marge de l’exposition «La cime du rêve» sont présentés les dessins inédits d’une figure peu connue du surréalisme, Frédéric Mégret (1909-1975), qui participa aux activités du mouvement en 1929. Mégret fut de quelques soirées chez André Breton, rue Fontaine (Paris IXe), et participa à l’élaboration de cadavres exquis et autres jeux jusqu’à son exclusion par le théoricien du surréalisme lui-même, au lendemain d’une séance du jeu de la vérité. A la question «Avec qui d’autre d’entre nous concevez-vous l’amour possible ?» Suzanne Muzard, alors aimée de Breton, avait nommé Frédéric Mégret ...
FREDERIC MEGRET-La faune de nos paupières
En marge de l'exposition La Cime du rêve. Les surréalistes et Victor Hugo, le musée révèle les dessins surréalistes inédits de Frédéric Mégret (1909-1975).
Jeune lycéen en rupture de ban, à peine sorti du lycée Henri IV, Frédéric Mégret subit l’attraction du surréalisme. S’installant au 54, rue du Château, dans le XIVe arrondissement, avec André Thirion et Georges Sadoul, il va partager les activités du mouvement en 1929. Il participe aux soirées chez Breton, rue Fontaine, aux séances de cadavres exquis ou autres jeux collectifs ainsi qu’aux réunions de café. Cette année correspond à l’intervalle entre les deux dernières livraisons de La Révolution surréaliste aussi Mégret laisse-t-il peu de traces repérables hormis sa participation à la soirée “procès” des membres du Grand Jeu qui a lieu rue du Château et dont rendra compte le cahier de pages roses du numéro spécial de la revue belge Variétés, Le Surréalisme en 1929. Outre ses interventions dans le procès, ces pages reproduisent certains de ses petits dessins automatiques, pseudo-cubistes.
Comme il le racontera lui-même, plus tard, il est exclu par André Breton au lendemain d’une séance du jeu de la vérité où à la question “avec qui d’autre d’entre-nous concevez-vous l’amour possible”, Suzanne Muzard, alors aimée de Breton, avait nommé Frédéric Mégret. Cette “précaution” n’empêchera pas une idylle qui se noue sans doute dans les années 1934-1935, dont on trouve la trace dans L’Amour fou de Breton et qui les mènera à Tahiti.
En effet, exclu du surréalisme, Mégret s’est lancé dans le journalisme qu’il exercera principalement en Océanie et en Egypte. Durant la guerre, il combat en Syrie et après un bref retour en France en 1942, rejoint l’Algérie. A la Libération, il reprend sa carrière de journaliste à l’AFP, collabore à plusieurs journaux et est rédacteur en chef de Points de vues images du monde ; grand reporter il voyage en Nouvelle Zélande, Extrême Orient et en Afrique. Plus tard, il deviendra critique d'art au Figaro littéraire. Il réalisera des films sur l'art et participera à La Grande histoire de la peinture publiée chez Skira, et notamment au volume consacré au romantisme.
De sa traversée du surréalisme à l'aube de ses vingt ans, Frédéric Mégret a laissé des dessins restés jusqu’alors inconnus. Issus des croquis de potaches, en marge des cahiers de cours, ils deviennent de véritables dessins-poèmes où les mots porteurs d’un sentiment poétique occupent une place importante. D’une totale liberté, libres de tout autre motif que le seul plaisir, ils prennent soit la forme de créatures géométriques issues d’un graphisme quasi automatique, soit de formes biomorphiques comme celles qui peuplent “la faune de [nos] paupières, soit de visions oniriques avec ou sans paroles. Appréciés par les surréalistes, ces dessins qui partagent la vison, la poésie et le rêve, valaient bien à leur auteur l’hospitalité des murs de l’appartement de Victor Hugo.
L'Affaire Beltracchi, par Stefan Koldehoff et Tobias Timm. Trad. de l'allemand par Stéphanie Lux. Ed. Jacqueline Chambon, 250 p., 24 euros.
Article de Philippe Broussard (L'Express) publié en
avril 2013
Il "réinventait" des
Derain, Dufy, Max Ernst... Wolfgang Beltracchi, faussaire allemand dont un
livre retrace le parcours, a orchestré sur le marché de l'art l'une des plus
belles arnaques des dernières années. Retour sur son parcours hors des sentiers
battus.
Le voici donc, ce prince des faussaires. Quand il se
présente devant le tribunal de Cologne, en Allemagne en septembre 2011, Wolfgang Beltracchi, né Fischer, a le sourire facile et
volontiers moqueur des arnaqueurs d'exception. Avec ses allures de rock star
sur le retour, crinière blonde et regard d'azur, on l'imagine, pinceau en main,
imitant Georges Braque ou André Derain. Sitôt arrivé, il salue les
journalistes, puis s'assied pour écouter l'acte d'accusation. Deux heures ne
seront pas de trop pour décrypter son art du mensonge et de la mise en scène.
Des années durant, ce sexagénaire a grugé des experts, des galeristes, des
collectionneurs. D'Allemagne en France, il a mené la grande vie, et géré en
maestro une PME du faux. Avec lui, c'est bien simple, tout était "bidon",
même les photos d'avant guerre. Un "génie", résumera, beau joueur,
l'une de ses victimes françaises, l'homme de médias Daniel Filipacchi.
Après quelques jours d'audience, le jugement tombe :
six ans de prison. L'escroc sait qu'il s'en tire plutôt bien. Cette
condamnation, obtenue à la suite de négociations discrètes mais légales entre
ses avocats et les magistrats, ne porte que sur 14 toiles et clôt le procès
avant l'heure. Nul besoin d'entendre les 170 témoins, d'ausculter les 8 000
pages du dossier. Wolfgang, bravache, ne peut s'empêcher de bomber le torse :
"J'ai toujours essayé de faire un peu mieux que l'artiste lui-même."
Dans l'atmosphère chic et ouatée de quelques galeries et musées à travers la
planète, les initiés respirent : c'en est fini, a priori, de ce scandale. A
priori seulement...
Deux
journalistes allemands, Stefan Koldehoff et Tobias Timm, ont voulu aller plus loin et consacrent
aujourd'hui un livre à cette histoire : L'Affaire Beltracchi (éd. Jacqueline Chambon). Ils y regrettent que ce procès mort-né
n'ait montré que "la partie émergée de l'iceberg de crédulité, de manque
de sérieux et d'avidité du marché de l'art international". Leur enquête,
très fouillée, dévoile au lecteur la partie immergée de l'iceberg, et décrypte
la méthode Beltracchi. Pour eux, celui-ci n'a rien d'un génie ; il a juste exploité
les failles d'un système en partie vérolé. Sciemment ou non, de nombreux
spécialistes lui ont facilité la tâche.
Etonnant personnage que Wolfgang Beltracchi. Il a toujours su brouiller les pistes,
nourrir sa légende. Né à Höxter, ville moyenne du centre de l'Allemagne, il grandit au sein
d'une famille nombreuse et plutôt modeste. Son artisan de père, doué pour la
peinture, restaure des oeuvres dans les églises. Grâce à lui, le garçon
s'initie aux techniques picturales. Lorsqu'il a 14 ans, son père le met au défi
de copier un Picasso, Mère et enfant. Pari tenu, en quelques heures. Dès lors, il
ne cessera de peaufiner son talent, intégrant même une école d'art, en 1969.
Mais l'expérience tourne court ; il rêve d'autres horizons, d'autres frissons.
Le voici bientôt aux Pays-Bas, vivotant entre drague et drogue sur la péniche
d'une communauté hippie. Sans perdre le lien avec l'Allemagne, où il continue
de peindre, restaurer et vendre des toiles, il voyage beaucoup, notamment en
Afrique du Nord. Des années plus tard, en 1992, on le retrouve scénariste et
monteur de films, quand sa route croise celle d'une blonde aux yeux clairs, de
sept ans sa cadette, Helene Beltracchi. Même parcours chaotique, même amour de
la peinture, ils sont faits l'un pour l'autre.
Leur union, scellée par un mariage en 1993, marque le début d'une période plus
mystérieuse, où Wolfgang Fischer prend le nom de son épouse. Ensemble, ils
sillonnent l'Europe du Sud en camping-car, s'aventurent également en Thaïlande
et en Guadeloupe. En 1999, ils s'offrent une maison de maître, le Domaine des
Rivettes, à Mèze
(Hérault). En 2005, ils y ajoutent une villa à Fribourg (Allemagne), un temple du design aménagé à
grands frais : 4 millions d'euros de travaux, une piscine de 700 000 euros...
D'où vient l'argent ? Helene se dit galeriste ; Wolfgang, artiste, et il
devient difficile, avec ces deux-là, de séparer le vrai du faux.
Selon les auteurs du livre, le couple s'est lancé très tôt dans le business du
faux. Wolfgang sait y faire. Acheter de vieux tubes de peinture. Dégoter des
toiles anciennes sans valeur, les décaper (opération délicate). Et se cloîtrer
dans son atelier, porte verrouillée. Comme le pur copiage est trop risqué, il
invente, imite, peint "à la manière de". Sa trouvaille : repérer,
dans les archives ou le catalogue raisonné de l'artiste (l'inventaire officiel
des oeuvres), le nom d'un tableau sans photo, voire porté "disparu".
Autrement dit, même les experts ne l'ont jamais vu. Son époque de prédilection
? Le début du xxe. Le style ? De préférence "modernité classique".
Un faux Derain vendu 6
millions d'euros
En
coulisse, un complice s'active : son vieil ami Otto Schulte-Kellinghaus. Lui aussi fut un sacré bourlingueur,
tour à tour serveur, DJ, videur, gérant d'hôtel, producteur à Ibiza... Comme
l'écrivent les deux journalistes, "Wolfgang, c'est le freak, le hippie aux
cheveux longs, qui produit la marchandise. Otto, c'est l'homme sérieux, que ses
connaissances surnomment "Comte Otto" (...). Il se charge de la
communication avec les experts, les galeristes".
Pour justifier la provenance des oeuvres, le "Comte" et Helene ont un
scénario sur mesure. Leurs grands-pères, hélas décédés, ont fréquenté avant
guerre un galeriste juif auquel ils avaient acheté des tableaux restés ensuite
dans le patrimoine familial. Ce galeriste a bien existé, et les papys aussi,
mais ils n'ont jamais eu de toiles. A l'appui de cette fable, Helene présente
parfois des photos d'époque, des clichés sépia aux bords dentelés où l'on voit
une femme et, à l'arrière-plan, divers tableaux. "C'est ma grand-mère
Joséphine", confie-t-elle. Tout cela n'est que mensonge : c'est elle,
Helene, qui prend la pose, coiffée à l'ancienne ! Pour produire ces photos,
dans un salon du Domaine des Rivettes, son mari est allé jusqu'à utiliser un
appareil des années 1920. Les faussaires savent qu'il existe, pour chaque
artiste, au moins un expert dont l'avis fait foi. S'il valide l'oeuvre et se
dit prêt à l'intégrer au catalogue raisonné, la partie est gagnée, les galeries
entrent dans la danse, les tarifs grimpent. Un faux André Derain (1880-1954) a atteint 6 millions d'euros
dans l'année qui a suivi son authentification.
Combien d'autres tableaux sont-ils sortis des ateliers de Beltracchi ? Le
tribunal de Cologne, coincé par les effets de la prescription, n'en a retenu
que 14. Wolfgang Beltracchi, comme ses complices Otto (condamné à cinq ans de
détention) et Helene (quatre ans), a gardé le silence sur le reste de sa
production. Dans leur livre, les deux journalistes allemands évaluent à au
moins 70 le nombre d'oeuvres douteuses encore en circulation. De vente en
revente, le parcours de certaines d'entre elles donne le tournis, comme si
leurs acquéreurs successifs avaient voulu s'en débarrasser façon "patate
chaude". Quant aux circuits financiers, ils confinent à un tour du monde
des bizarreries comptables : Andorre, Singapour, Hongkong, Wyoming...
A Paris, un galeriste a
gagné beaucoup d'argent
Parmi les victimes françaises du trio figurent des
collectionneurs de renom. A lui seul, Daniel Filipacchi, ancien patron de Paris
Match, a déboursé 5,5 millions d'euros, en 2006, pour un Max Ernst, La Forêt II, né sous le pinceau
de Beltracchi. Même si l'affaire ne l'a pas traumatisé outre mesure - l'homme a
le cuir et le portefeuille solides - Filipacchi a engagé une procédure contre
la galerie qui lui a vendu ce tableau. "Il était accroché dans la chambre
de mon appartement new-yorkais, confie-t-il à L'Express. Depuis, j'en ai mis un
plus beau !"
A Paris, l'affaire réveille le spectre de Fernand Legros, célèbre barbu au chapeau
de cow-boy, marchand
d'art et ami des stars (Claude François, James Dean...), qui inonda le marché de
pseudo-chefs-d'oeuvre dans les années 1960. Cette fois encore, comme à
l'époque, la France occupe une place de choix dans cette arnaque sans
frontières. Les noms d'une demi-douzaine de galeries parisiennes sont
mentionnés dans le dossier. La plus en vue est la galerie Aittouares. Au moins
11 toiles seraient passées - sans forcément être vendues - par cette maison
réputée.
Quelles relations le faussaire entretenait-il avec son directeur, Jean-François Aittouares ? Ce dernier, souffrant, n'a pas donné suite à nos demandes
d'entretien. Seule sa fille, Odile, a accepté de parler. En tant qu'auteur du
catalogue raisonné d'Othon Friesz (1879-1949), elle a validé trois oeuvres.
Tout en soulignant qu'à ce jour deux d'entre elles ne sont pas considérées
officiellement comme des faux, elle affirme avoir "bonne conscience".
Un point intrigue tout de même : ces toiles que la police allemande juge
douteuses ont permis à la galerie de son père de gagner beaucoup d'argent.
Ainsi, le 12 janvier 2010, ce dernier verse 450 000 euros à Beltracchi pour un
tableau intitulé Le Port d'Anvers et le revend le jour même 650 000
euros à un galeriste genevois, Jacques de la Béraudière. Interrogée à ce propos, Odile Aittouares conteste avoir avantagé son père.
D'un expert à l'autre, les arguments varient peu. Oui, les toiles semblaient
authentiques. Non, ils ne sont pour rien dans la folie du marché. Citons ainsi
Fanny Guillon-Laffaille, une spécialiste réputée de Raoul Dufy (1877-1953), que l'on vient rencontrer
dans son quartier, à deux pas de l'Elysée. D'emblée, elle admet s'être trompée
sur trois tableaux. Très affectée par cette erreur, elle invoque l'immensité de
sa tâche : des milliers d'oeuvres de Dufy répertoriées avec soin depuis quarante ans. Cette fois, elle
n'a pas flairé l'arnaque. Dans le cas d'un tableau authentifié en 2007, Maison
dans la forêt, la ficelle était pourtant grosse. Beltracchi a commencé par la
piéger à distance, par une lettre que L'Express a pu consulter. Fanny Guillon-Laffaille concède elle-même avoir "peut-être" validé cette toile sur la
foi de photos et de documents. "Je ne me souviens plus vraiment si je l'ai
vue ou pas", confesse-t-elle. Quand on lui apprend que le Comte Otto l'a
vendue en 2009 pour 700 000 euros à une mystérieuse société asiatique (Wang Tak Trading), elle tombe sincèrement des nues :
"Mais c'est hors de prix ! Six ou sept fois la valeur réelle !"
"Un piège terrible,
un scénario diabolique"
Il était
doué, le Comte Otto. Avec son chapeau noir et ses manières de chef comptable,
il rassurait son monde, et savait miser sur les points faibles de bien des
acteurs du marché : l'appât du gain, la peur du fisc, le goût de l'entre-soi
artistico-mondain. Plusieurs ont résisté. D'autres moins. Comme Werner Spies, un septuagénaire allemand installé à
Paris depuis les années 1960. Cette sommité de l'histoire de l'art, chroniqueur
au quotidien Frankfurter
Allgemeine Zeitung (FAZ), ancien directeur du Musée
d'art moderne de Paris
(1997-2000), fait autorité au sujet de Max Ernst (1891-1976). A son actif, un
travail colossal, dont les sept volumes du catalogue raisonné. N'empêche : sept
faux ont échappé à sa vigilance et ont été vendus à prix d'or.
Rendez-vous est pris au bar d'un hôtel chic de la Rive gauche. Werner Spies est
déjà là, à attendre. Cette histoire le blesse, ce livre l'inquiète, il veut se
défendre. S'il n'a pas croisé Beltracchi, les deux autres lui ont tout fait :
le coup des grands-pères, celui de la photo jaunie, et même une visite au
Domaine des Rivettes. "Un piège terrible, un scénario diabolique",
résume-t-il d'une voix émue. Pour lui, et pour les proches de Max Ernst, ces
oeuvres étaient vraies. "Nous étions tous heureux de les retrouver",
se souvient-il.
D'après les auteurs de L'Affaire Beltracchi, rien ne prouve que Spies ait agi
sciemment, par malhonnêteté. Daniel Filipacchi lui-même, qui a pourtant perdu
gros, souligne sa "bonne foi". Aurait-il péché par excès de
précipitation, en se fiant à son "oeil", jamais à la science, comme
l'assurent les deux journalistes ? "J'ai étudié sérieusement chaque
tableau, rétorque-t-il. Par la suite, quand j'ai pris conscience que cela
sentait mauvais, j'ai contacté les policiers allemands. Comme eux, je regrette
l'arrêt du procès. Je voulais m'expliquer."
Werner Spies s'exprime à mots choisis, en homme de culture. Mais un sujet
l'embarrasse : l'argent. Au fil de la discussion, il admet avoir perçu, de la
part de Beltracchi, une commission sur la première vente de chaque tableau.
Gain total : 400 000 euros. "C'est beaucoup et rien à la fois,
poursuit-il. Rien comparé aux bénéfices obtenus par les faussaires et ceux qui,
par la suite, ont vendu ces tableaux. Je considère que cet argent est une
compensation des frais engagés pour le catalogue raisonné. Vous savez, personne
ne m'a aidé. Je n'ai jamais perçu quelque chose pour une
authentification." En 2011, son propre journal, la FAZ, a pourtant
écrit que, en dehors des commissions de Beltracchi, il avait également perçu de
l'argent d'au moins un galeriste. Des sommes et un "cumul des genres"
jugés "inhabituels" par le quotidien.
Bien au-delà du cas Spies, un homme connaît sans doute la vérité sur les
coulisses financières du dossier : le faussaire lui-même. Le régime de
semi-liberté dont il bénéficie oblige le flamboyant Wolfgang à passer ses nuits
en prison, à Cologne. Mais dans la journée, il est libre, et se consacre,
paraît-il, à un projet de documentaire. Si le coeur lui en dit, il peut même
aller au musée.
L'historien de l'art Werner Spies a été condamné le 24 mai dernier par le Tribunal de grande instance de Nanterre pour avoir authentifié une fausse toile de Max Ernst, intitulée Tremblement de terre, et datée de 1925.
Toile probablement de la main de Wolfgang Beltracchi, vendue chez Sotheby's en 2009 comme une œuvre de Max Ernst, titrée Tremblement de terre et datée de 1925.
Werner Spies, 76 ans, est un spécialiste notable de l’œuvre de Max Ernst, qui a notamment dirigé le musée national d’Art moderne, au Centre Pompidou, de 1997 à 2000. À la suite d’une plainte déposée par la société Monte Carlo Art SA, il a été condamné, avec le galeriste français Jacques de la Béraudière, à payer au plaignant « une somme de 652 833 euros, auxquels viennent s’ajouter les dépens », rapportait la Quotidien de l’art dans son édition du 27 mai.
En 2004, l’historien de l’art allemand avait annoncé qu’il inclurait Tremblement de terre dans son catalogue raisonné de Max Ernst, après avoir analysé le style de l’œuvre à partir d’une simple photographie : cet avis avait permis à Jacques de la Béraudière de vendre la toile, qu’il possédait alors, à la société Monte Carlo Art SA. Mais le tableau est en réalité l’œuvre d’un faussaire allemand, Wolfgang Beltracchi, condamné en octobre 2011 à six ans de prison, après avoir reconnu être l'auteur de quatorze faux tableaux. Lorsque le pot aux roses fut découvert, la société Monte Carlo Art SAa attaqué en justice le négociant et l’historien d’art.Elle avait entre temps revendu le tableau et touché une somme qu'il lui avait fallu rendre lorsque le faux fut avéré.
Werner Spies a eu beau se défendre en disant qu’il n’avait jamais émis de certificat d’authenticité, rien n’y fit. L’historien confiait au Monde, en juillet 2011, qu’il n’est pas « un expert au sens juridique du terme », mais un simple historien d’art qui s’est contenté d’écrire que Tremblement de terre figurerait à son catalogue raisonné – « ce qui n’est qu’une référence à ma propre publication », ajoutait-il.
Mais, Le Journal des arts précise que, pour le tribunal, le document rédigé par Werner Spies « conduisait nécessairement n’importe quelle galerie d’art et société spécialisée dans la vente d’œuvres d’art à considérer cette authentification comme certaine et convaincante », influençant alors « M. de la Béraudière dans son appréciation de l’auteur litigieux ». Seulement, même dupé, M. de la Béraudière se devait, « en sa qualité d’expert, d’effectuer des recherches personnelles avant de certifier à son tour l’authenticité de l’œuvre ».
Du coup, la justice française les a tous deux condamnés in solidum et chacun doit payer la moitié de la somme réclamée par Monte Carlo Art SA. Alors que la Fondation Beyeler ouvre l'exposition Max Ernst, conçue par Werner Spies, le fait qu’un expert puisse être condamné pour avoir donné une opinion scientifique personnelle fait débat outre-Rhin : « La conception dominante ici est que l'expert n'est pas responsable mais simplement exprime une opinion scientifique au mieux de ses connaissances sur l'authenticité d'une œuvre », précise l'avocat Winfried Bullinger dans Le Journal des Arts.
Une généalogie sommaire des ventes de Tremblement de terre et des griefs qui l'entourent semble nécessaire pour saisir l'étrange destin de cette toile.
C'est en 2004 que le négociant d’art et galeriste Jacques de la Béraudière a acheté l'œuvre après qu'elle eut été authentifiée ». La toile fut revendue, la même année, par sociétés interposées, au spéculateur et collectionneur néerlandais Louis Reijtenbagh : la société Lontel Trading SA, domiciliée à Panama, a facturé l’œuvre 900 000 dollars à la société Minneba Ltd Corp, immatriculée aux Îles Vierges britanniques.
Pour plus de clarté, précisons que celle-ci est renommée Monte Carlo Art SA en 2005, et que son unique associé n’est autre que Louis Reijtenbagh. Mais notre collectionneur néerlandais, criblé de dettes, décide de vendre une partie de sa collection chez Sotheby’s à New York : Tremblement de terre est cédé en novembre 2009 pour 1,1 millions de dollars et la société Monte Carlo Art SA, après déduction des frais, empoche la somme de 969 000 dollars.
C’est alors que les problèmes commencent puisque Sotheby’s commandite une expertise scientifique qui finit par contredire l’idée admise que la toile ait pu être réalisée en 1925. Sotheby’s décide d’annuler la vente de Tremblement de terre. La sociétéMonte Carlo Art SAest alors contrainte de rembourser la somme qu’elle a touchée – soit 653 000 euros – et riposte en attaquant en justice Jacques de la Béraudière et Werner Spies, pour avoir vendu ou authentifié un tableau de faussaire.
"24 juin 1917, la Grande Guerre bat son plein. Sur le front de Champagne, la canonnade ne cesse de résonner. Après l’échec de l’offensive du Général Nivelle au Chemin des Dames, en avril précédent la colère gronde parmi les troupes et les mutineries se multiplient. À Paris les femmes, oui les femmes, défilent dans les rues en s’insurgeant contre la guerre.
Ce dimanche, dans un petit théâtre du XVIIIéme arrondissement, le Conservatoire Renée Maubel, rue de l’Orient, on s’apprête à livrer un autre combat, moins dangereux certes il n’y aura pas mort d’hommes et la Patrie ne sera pas en danger. Mais on s’attend à une empoignade digne de La Bataille d’Hernani . Le monde du Théâtre et de la Littérature va assister à la première représentation d’une œuvre inédite du célèbre poète Guillaume Apollinaire : Les Mamelles de Tirésias."
Geneviève Latour
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62 - 2004, DAC 481 - Apposition d'une plaque commémorative en hommage à
André Breton, 42 rue Fontaine (9e)
Débat/ Conseil municipal/ Octobre 2004
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Nous examinons le
projet de délibération DAC 481 relatif à l'apposition d'une plaque commémorative
en hommage à André Breton, dans le 9e. Madame GÉGOUT, vous avez la
parole.
Mme Catherine GÉGOUT. - Merci, Monsieur le Maire. Je ne
vais pas revenir sur la vie et l'oeuvre d'André Breton, je crois que l'on me
reprocherait de dépasser mon temps de parole. Je ne sais pas ce qu'André
Breton aurait pensé d'une plaque apposée sur un lieu vidé de ce qui avait fait
sa vie et son rayonnement. Mais c'est une façon pour nous de lui rendre hommage,
alors faisons-le. Mais nous pouvons aller plus loin et contribuer à la
création de ce lieu du surréalisme dont Paris est privé. Paris est le berceau du
surréalisme, qui l'a beaucoup marquée dans sa vie culturelle. Il n'y a aucun
lieu qui lui soit consacré et c'est vraiment paradoxal et je dirai même
choquant. D'ailleurs, ce que nous demandons n'est pas du tout un musée qui
serait tout à fait contraire à la pensée surréaliste, mais ce que les membres du
Comité Breton avaient appelé un "haut lieu du surréalisme" ; ils avaient trouvé
ce mot-là justement pour ne pas entrer dans le concept de "musée". En fait,
c'est un lieu qui à la fois accueille des ?uvres surréalistes de toute nature,
mais dans la combinaison qui fait leur identité, ce qui est tout à fait
spécifique du surréalisme ; ce serait aussi un lieu d'échange de pensée, de
recherche, de création. Nous avons tous à l'esprit cette lamentable
dispersion par une vente aux enchères des collections du 42, rue Fontaine en
avril 2003, malgré les vives protestations qui se sont levées, notamment venant
du monde littéraire, et soutenues par notre Conseil. La Ville a même contribué à
la conservation dans le domaine public de certaines ?uvres, et la famille
d'André Breton s'est associée à cet effort. Nous avons alors voté un v?u pour
que la Ville suive les projets qui pourraient émerger de création d'un lieu du
surréalisme, contribuer à la réalisation de ce lieu et favoriser le regroupement
des ?uvres concernées par ce projet et figurant déjà dans le domaine
public. Evidemment cette vente a été un grave traumatisme qui a sûrement
diminué les énergies, mais certains projets existent, même si c'est à l'état
embryonnaire. Ils méritent d'être activés et soutenus. Certaines pistes peuvent
être explorées aussi. Nous souhaiterions donc que la Ville s'engage activement
pour permettre l'émergence de projets construits permettant ensuite de
rechercher les partenariats nécessaires. Merci.
M. Christophe
CARESCHE, adjoint, président. - Merci. Monsieur GIRARD, vous avez la
parole.
M. Christophe GIRARD, adjoint, au nom de la 9e Commission. -
Merci, Madame GÉGOUT. C'est vrai que c'est une situation et un débat absolument
surréalistes et je ne peux que, de façon surréaliste, proposer que nous allions
dans le sens de ce que vous proposez et qu'André Breton aurait peut-être
d'ailleurs tout à fait désapprouvé. Je vous rappelle simplement que le musée
d'Art moderne de la Ville de Paris a, grâce à cette vente et cette dispersion
surréaliste, acquis des oeuvres d'une grande valeur patrimoniale et symbolique,
comme "Les Amoureux" de Francis Picabia, et le portrait d'André Breton par
Victor Brauner, ainsi les Parisiens se sont enrichis grâce à cette vente. Je
réponds donc évidemment favorablement à l'esprit de ce que vous demandez, mais
en lui gardant quand même son caractère surréaliste !
M. Christophe
CARESCHE, adjoint, président. - Je vous remercie. Je mets aux voix, à
main levée, le projet de délibération DAC 481. Qui est pour ? Pas
d'opposition ? Abstentions ? Le projet de délibération est adopté. (2004,
DAC 481).
42 RUE FONTAINE L'ATELIER D'ANDRE BRETON (photographie de Gilles Ehrmann, 2003)
De 1922 à sa mort, en 1966, le fondateur du surréalisme avait accumulé des trésors dans son appartement parisien. Sa veuve, Elisa, rêvait d'une fondation. Les sommités de l'Etat ont promis leur aide. De riches collectionneurs ont offert des sommes folles. Aujourd'hui, sa fille, Aube, s'apprête à tout disperser aux enchères. Comment en est-on arrivé là?
En ce jour d'hiver de 1989, la voiture de François Mitterrand s'arrête devant le 42, rue Fontaine, à deux pas de la place Blanche et du Moulin-Rouge. Les gardes du corps se postent discrètement dans le minuscule escalier. Le président s'engouffre dans le long couloir, traverse une cour sombre et monte au "deuxième étage et demi", où André Breton a vécu de 1922 jusqu'à sa mort, à 70 ans, en 1966. Quand la porte s'ouvre, François Mitterrand est projeté dans un atelier féerique: une toile de Miro voisine avec une collection de moules à gaufre, un masque esquimau avec les oeuvres complètes de Trotski (dédicacées, bien sûr), un nu de Magritte avec des bénitiers du XVIIIe siècle, un fétiche de Nouvelle-Guinée avec une photographie en noir et blanc de Man Ray.
C'est Elisa, la dernière épouse du poète, qui accueille Mitterrand. Cette très discrète visite présidentielle constitue l'ultime tentative de sauver cet atelier unique au monde. Elisa Breton rêve d'un musée, d'une fondation. Le président, qui goûte plus la longue phrase provinciale de Chardonne que les fantaisies surréalistes, s'attarde peu sur les rayons de la bibliothèque. En revanche, son oeil est attiré par un portrait d'Elisa, photographiée aux Etats-Unis dans les années 1940. Plus don Juan que jamais, le président s'extasie sur les traits de la jeune femme. Puis, un peu dérouté par cet appartement qui tient autant du musée dada que du cabinet de curiosités, il prend congé. Il ne donnera jamais suite. Le 9 novembre 1988, d'anciens surréalistes proches de Breton lui avaient fait parvenir un dossier complet sur les richesses du 42, rue Fontaine, via Béatrice Marre, son chef de cabinet. Eux aussi se sont heurtés à un silence poli. Le "Palais idéal du surréalisme" auquel ils rêvent ne verra jamais le jour.
Quinze ans plus tard, Elisa disparue, le musée Breton toujours au point mort, Aube, la fille du poète, a dû se résoudre à une douloureuse extrémité: la dispersion totale des trésors de la collection André Breton, pour ce qui s'annonce déjà comme la plus incroyable vente aux enchères jamais organisée à Paris. Du 1er au 18 avril, l'hôtel Drouot va se transformer en temple du surréalisme: 4 100 lots - comprenant 3 500 livres, 800 manuscrits, 1 500 photographies, 400 tableaux et dessins... - exposés dans 9 salles, 22 sessions de vente organisées en duplex dans deux grands espaces pouvant accueillir 1 000 amateurs, une trentaine de téléphones pour relayer les enchères venues du monde entier, un catalogue en 8 volumes et un produit total prudemment évalué à 30 millions d'euros...
Aucun détail n'a été négligé par les commissaires-priseurs, Mes Laurence Calmels et Cyrille Cohen, assistés d'une équipe d'une vingtaine de personnes et, surtout, de neufs experts plongés depuis des mois dans les trésors du 42, rue Fontaine: les murs de la salle de bains de Breton, tapissés d'une centaine de bénitiers, seront reconstitués à Drouot; certaines ventes de photographies auront lieu en nocturne à Paris, afin que les riches collectionneurs américains de la côte Ouest puissent surenchérir (nombre d'artistes, tels Madonna, Tom Hanks ou Elton John, pourraient être intéressés); enfin, un DVD rassemblant 25 000 clichés - la moindre dédicace au dos d'un tableau ou annotation de la main de Breton dans un livre y figurent - proposera aux amateurs une visite virtuelle de l'atelier du père du surréalisme (1).
Le rêve d'un musée impossible. Mais, au-delà de cette dimension hollywoodienne, c'est évidemment la richesse unique des pièces présentées qui stupéfie (voir ci-contre). Collectionneurs et musées vont se disputer Le Piège, de Miro (estimation: de 3 à 5 millions d'euros), La Femme cachée, de Magritte (de 500 000 à 800 000 euros), un portrait de Duchamp par Man Ray (25 000 euros) ou le manuscrit d'Arcane 17, signé Breton (texte à droite, objets glanés par l'auteur à gauche, sous reliure en peau de morue beige, 150 000 euros). Les amoureux de l'aventure surréaliste devraient s'arracher revues (une collection complète de Littérature pour 25 000 euros), tracts, comptes rendus de rêves et cadavres exquis griffonnés par Eluard, Desnos ou Dali, et méticuleusement conservés dans des cartons sur les étagères de l'atelier. Enfin, les amateurs de curiosités se disputeront le thème astral de Rimbaud dressé par Breton, sa boule de voyante, sa collection de moules à hosties, une boîte de papillons et même une carapace de pangolin...
Mais cette dispersion à l'encan d'un pan essentiel de la vie artistique du XXe siècle n'est pas du goût de tout le monde. Une pétition circule sur le Net pour déplorer cette vente qui marque la fin brutale du magique atelier de la rue Fontaine. "L'appartement de Breton était une oeuvre d'art en soi, qui valait par ses juxtapositions surprenantes, son savant désordre, son esprit unique au monde", soupirent les signataires. "Bien sûr, dans ces 80 mètres carrés envahis par des milliers d'objets, on aurait peut-être pu créer un musée à la Raymond Roussel, réservé à un seul visiteur à la fois", ironise Jean-Michel Goutier, ancien surréaliste proche de Breton puis de sa fille, Aube. Difficulté supplémentaire: Breton n'était que locataire de cet appartement. Or, il y a quelques années, le propriétaire a fait fracturer la porte en présence d'un huissier pour constater qu'il était inoccupé, Elisa l'ayant quitté en 1991. Masques esquimaux inestimables, toiles de Picabia, manuscrits de Desnos et toutes ces pièces patiemment amassées au fil de décennies auraient pu se volatiliser, si la gardienne n'avait appelé à la rescousse Jean-Michel Goutier. Le bail "loi de 48" fut revu à la hausse, le propriétaire, calmé. Mais qui savait que derrière la banale porte d'un appartement inhabité du quartier de Pigalle se cachait une fabuleuse collection, aujourd'hui évaluée à 200 millions de francs? Tout juste Elisa avait-elle veillé à effacer le nom d'André Breton sur la sonnette...
Faute de ce musée impossible, Elisa et Aube Breton ont longtemps rêvé d'une fondation qui accueillerait les archives de la rue Fontaine. Aidées par d'anciens surréalistes regroupés dans l'association Actual, présidée par l'écrivain Jean Schuster, elles ont multiplié les démarches auprès des pouvoirs publics. Au début des années 1980, les deux femmes ont trouvé un partisan inattendu de la révolution surréaliste en la personne du... ministre de l'Intérieur, Gaston Defferre. Dans sa jeunesse, le maire de Marseille s'était en effet entiché de Breton, de Dali et d'Aragon, au point qu'après sa mort, en ouvrant son coffre à la banque, on eut la surprise d'y découvrir deux numéros de La Révolution surréaliste. Le ministre de François Mitterrand a notamment permis à Actual de bénéficier de subventions de l'UAP. De son côté, Roland Dumas appuyait les demandes de crédit auprès du ministère de la Culture. Jack Lang s'est d'ailleurs déplacé en personne au 42, rue Fontaine. "Tout ceci doit rester dans notre patrimoine!" s'est-il écrié, enthousiaste comme à son habitude. Le virevoltant ministre a promis l'appui de l'Etat. Sans grand résultat concret. On comprend la stupéfaction des proches de Breton lorsqu'ils découvrirent que Lang avait écrit personnellement à son successeur à la Culture, Jean-Jacques Aillagon, le 10 février, pour le mettre solennellement en garde: "Vous ne pouvez pas laisser faire cela" ...
De nombreuses propositions de rachats chaque année. Dès lors, les pouvoirs publics ayant abdiqué, collectionneurs privés et institutions étrangères entrent en scène. "La pression était énorme, nous étions dans une citadelle assiégée", se souvient Jean-Michel Goutier. Ainsi, chaque année, l'honorable représentant du Harry Ransom Humanities Research Center de l'université d'Austin, au Texas, invite Elisa dans un grand restaurant parisien. Chaque année, au moment du café, l'Américain propose de racheter la totalité des archives d'André Breton. Et, chaque année, Elisa refuse. Elle ne peut imaginer ces témoins uniques de l'aventure surréaliste atterrir au Texas, si loin du Paris célébré par Aragon, Eluard et Tanguy.
Mais des amateurs français se manifestent également. Daniel Filipacchi, le célèbre propriétaire de Paris Match, qui passe pour l'un des plus grands collectionneurs d'art surréaliste européen, propose de créer une fondation, dans un hôtel particulier du Marais, à Paris. Le projet avorte, faute de crédits pour payer les frais de fonctionnement. Et puis les héritiers commencent à douter, après les remous judiciaires autour des fondations Vasarely, Arp ou Giacometti. La dernière proposition sérieuse émane de François Pinault. Au cours d'une visite au 42, rue Fontaine, voilà trois ans, le propriétaire du Printemps propose à Elisa rien de moins que de racheter la totalité de la collection. Il souhaite l'intégrer à son projet de musée sur l'île Seguin, dans les anciennes usines Renault. Là encore, la veuve d'André Breton, décidément très prudente, refuse, craignant, semble-t-il, que Pinault, propriétaire de Christie's, ne soit tenté de revendre plus tard une partie des pièces via cette salle des ventes plus british que Drouot.
Quel est le prix du merveilleux? A la mort d'Elisa, en 2000, Aube hérite donc de la collection. A 67 ans, cette ancienne assistante sociale, également reconnue dans le milieu de l'art pour ses collages, s'entoure d'experts et entame l'inventaire de ce précieux capharnaüm. "J'ai découvert des chefs-d'oeuvre sous le canapé ou dans des cartons, sourit le grand expert du surréalisme Marcel Fleiss. J'ai par exemple retrouvé, roulée sur la mezzanine, une toile de Mallo que l'on croyait disparue depuis 1936. La partie visible à l'?il nu ne représentait peut-être qu'un dixième de la collection." En affinant son expertise en vue de la vente, Marcel Fleiss aura la surprise de détecter trois faux, lesquels auraient donc abusé l'un des plus clairvoyants esthètes du siècle: une aquarelle de Rodin, un Douanier Rousseau et Jupiter et Sémélé, de Gustave Moreau. Ils seront évidemment proposés à la vente en tant que tels. L'un des chefs-d'oeuvre de la collection, La Femme cachée, de Magritte, présente, elle, quelques craquelures, André Breton ayant eu un jour l'idée saugrenue de la savonner pour lui redonner son lustre. Estimation: entre 500 000 et 800 000 euros tout de même...
Quant aux tiroirs, ils regorgent de photos d'époque. "Il y avait des albums de photos comme chez n'importe qui, sauf que les amis qui y figuraient étaient Tristan Tzara et Paul Eluard et que le photographe s'appelait Man Ray", s'amuse l'expert David Fleiss. Certaines de ces photos de famille, souvent annotées de la main de l'artiste, sont estimées à plus de 20 000 euros aujourd'hui. L'expert a également exhumé des dizaines de Photomaton de Breton, Max Ernst, Tanguy... Ils seront proposés par lots de 10 à la vente, aux alentours de 500 euros
.
De son côté, l'expert Alain de Monbrison se perd dans la jungle de statuettes océaniennes, amérindiennes ou africaines. Une statue Uli de Nouvelle-Irlande, haute de 1,20 mètre (estimée à 600 000 euros), voisine, en un joyeux télescopage, avec des poupées Kachina des Hopi d'Arizona, des fétiches de Nouvelle-Guinée ou un masque esquimau d'Akasta (le Soleil) ceint de huit plumes (125 000 euros). Doté d'un goût très sûr et souvent avant-gardiste, Breton a acheté nombre de ces chefs-d'oeuvre pendant la guerre au musée Haye de New York, avec Claude Lévi-Strauss (qui a d'ailleurs tenu à manifester son soutien à la vente, dans une récente lettre à Aube).
Mais la tâche la plus surréaliste revient à Henri-Claude Randier, à qui il appartient d'expertiser, notamment, les moules à gaufre, les bénitiers, les cannes de poilus, les coquillages du poète, etc. "Combien vaut la boule de voyante? La courbe démographique de la Suède en trois dimensions sous verre? Un fossile d'oursin? Autant se demander quel est le prix du merveilleux", lâche l'expert, amusé et perplexe...
Et puis, il y a la bibliothèque... "Tous les auteurs qui ont compté au XXe siècle lui ont envoyé leurs oeuvres dédicacées, de Freud à Gracq, d'Apollinaire à Miller", détaille l'expert Claude Oterelo. Des murs de livres, rangés sur deux épaisseurs, classés par thème (les utopistes, les romans noirs, les pamphlets contre Staline...) et souvent frappés de son ex-libris (un tamanoir gravé par Dali). Entre Qu'est-ce que le surréalisme?, de Breton lui-même, illustré d'une gouache de Magritte (estimation: 125 000 euros) et des éditions originales de Rimbaud ou de Lewis Carroll, l'expert a eu la surprise amusée de tomber sur Arrête ton char, Ben Hur!, respectueusement dédicacé au père du surréalisme par l'auteur de polars Ange Bastiani...
Un véritable casse-tête pour les fonctionnaires de Bercy. Mais l'émerveillement suscité par l'inventaire cède vite la place à des considérations plus terre à terre: le calcul des droits de succession à l'Etat. Pour perpétuer l'esprit du 42, rue Fontaine, Aube tient à offrir en dation au musée d'Art moderne du Centre Pompidou non quelques ?uvres disparates mais... un pan entier de mur. Elle choisit le fameux mur situé derrière le bureau de son père, véritable ?uvre d'art mouvante, modifiée au gré des engouements et des acquisitions. On peut y découvrir, autour d'un portrait d'Elisa, une tête signée Miro, LHOOQ, de Francis Picabia, des masques précolombiens, mais aussi des objets trouvés, une racine, des minéraux... Un véritable casse-tête pour les fonctionnaires de Bercy chargés d'évaluer ce patchwork dada. A combien estimer, par exemple, une pierre ramassée à Saint-Cirq-Lapopie (Lot), dédicacée à Elisa avec cette inscription: "Souvenir du Paradis terrestre"?
Les négociations s'engagent avec Laurent Fabius, alors ministre des Finances, avant d'être momentanément gelées à cause de l'élection présidentielle. Il y a quelques semaines, Bercy a même dû affréter un avion spécial pour permettre à ses experts d'examiner le fameux mur dans un musée de Düsseldorf, où il est actuellement exposé. Longtemps, les hommes de Bercy, perplexes, se sont interrogés sur la valeur réelle de telle racine, de tel minéral... La dation a finalement été conclue le 13 février. Aube devrait, par ailleurs, offrir la Danseuse espagnole, de Miro, un Matta et un Brauner à Beaubourg, et quelques statues et masques au futur musée des arts premiers du quai Branly.
La totalité des autres pièces sera vendue à Drouot. Pendant des semaines, des camions blindés ont convoyé ces milliers de trésors du 42, rue Fontaine en Mayenne, où ils ont été numérisés en vue du DVD. Puis, une fois expertisés, toiles, sculptures, livres et manuscrits rejoignent les hangars d'un transitaire parisien, en attendant la vente. "D'une certaine manière, en passant à Drouot, ces objets retournent un peu à leur origine, explique la commissaire-priseur Laurence Calmels, répondant ainsi implicitement aux opposants à la vente. Sa vie durant, Breton a chiné, acheté, revendu. Il a lui-même organisé de célèbres enchères à Drouot, notamment en 1931, avec Eluard."
Le fondateur du surréalisme, dont les droits d'auteur sont demeurés dérisoires jusqu'à la parution de Nadja en poche, a d'ailleurs vécu de son goût pour l'art: lorsqu'il se fâche avec Aragon, il file chez un bouquiniste vendre les tirages de luxe de son ancien ami (mais en oublie deux, que l'on retrouvera à la vente); pour financer les vacances de sa fille, il se défait, non sans douleur, d'un dessin de Magritte ou d'une statuette de Colombie-Britannique. Ce n'est qu'en 1964, avec la vente au Moderna Museet de Stockholm, pour 250 000 F, du Cerveau de l'Enfant, un splendide De Chirico, qu'il se met définitivement à l'abri du besoin. Qui aurait pu imaginer que sa quête inlassable du rêve et de la beauté allait, quarante ans plus tard, se transfigurer en centaines de millions de francs sous les coups de marteau de deux commissaires-priseurs? Peut-être le poète lui-même, qui, expert en prémonition, avait laissé graver en épitaphe sur sa tombe: "Je cherche l'or du temps" ...
(1) Les huit catalogues sous coffret avec le DVD (280 euros) et le DVD seul (50 euros) peuvent être commandés sur le site calmelscohen.com. "
Par Jérôme Dupuis et (L'Express), publié le
MUR ANDRE BRETON AU CENTRE POMPIDOU
Derrière son bureau, Breton a rassemblé, pêle-mêle œuvres d’art, masques, insectes, cailloux, objets trouvés... Cette collection est un pied de nez à la logique des musées. Ici, pas de hiérarchie : l’arbitraire marie les 212 objets. À l’instar du surréalisme, le but est de créer une étincelle poétique par des contrastes percutants.
Le choix d’une majorité d’œuvres d’art dit « primitif » souligne la remise en cause des valeurs esthétiques mais aussi culturelles de l’Occident.
Les grandes toiles du fond résument l’évolution du mouvement. Le Double Monde de Francis Picabia, Tête de Joan Miró et Le Pollen noir de Jean Degottex évoquent les accointances avec Dada, l’âge d’or et enfin l’après-guerre.
Si l'on associe Cocteau au surréalisme, c'est sans doute parce que son œuvre présente certaines caractéristiques communes aux oeuvres surréalistes : esthétique du hasard et accidents poétiques, discontinuité narrative, atmosphère onirique, symbolisme et métaphores. Cependant, une grande animosité sépare Cocteau et les surréalistes après qu'il ait décliné leur invitation à se joindre à leur mouvement plutôt sélect, refusant de sacrifier sa liberté créatrice au profit d'un art subversif.
Cocteau est sur tous les fronts de la modernité à la fin des années 1910, il fédère les musiciens du Groupe des Six, les impose au public par une série de concerts, fonde avec Blaise Cendrars les éditions de la Sirène, fréquente Dada, exalte partout l’art nouveau, dont Le Coq et l’Arlequin (1918) est une sorte de manifeste. Il est l’inspirateur du cabaret le plus en vue du temps, Le Bœuf sur le toit. Cette suractivité suscite la jalousie de Tristan Tzara et des jeunes gens du groupe Littérature (Breton, Aragon, Soupault) qui ont le sentiment d’être dépossédés par cet aîné trop brillant, trop en vue et très connu déjà. Breton, pour qui Cocteau est "l’être le plus haïssable de ce temps", lui voue très vite une haine tenace, clé de la guerre impitoyable que mènera toujours le groupe surréaliste.
"Le principal foyer d’hostilité à Cocteau dans les années vingt vient des surréalistes emmenés par André Breton, lequel le considère dès la fin de 1919 comme « l’être le plus haïssable de ce temps » (lettre à Tristan Tzara du 26 décembre 1919). Il est dès ce moment fortement soutenu par son ami Philippe Soupault, qui met en scène leur rejet définitif de l’auteur du Cap de Bonne-Espérance lors du Festival Dada du 27 mai 1920, salle Gaveau à Paris, en crevant un ballon aux initiales de Cocteau. La montée en puissance du futur groupe surréaliste contribue au succès de leur tactique de mise en quarantaine, alimentée par des griefs variés allant de l’emploi du mot « surréalisme » hérité d’Apollinaire et annexé en 1924 par Breton, de la conception du merveilleux et de la valeur des rêves dans la création artistique, à l’usage de la drogue, aux goûts sexuels et à la pratique de la religion. Robert Desnos parle début 1923 de tuer Cocteau, et réclame en 1925 le retour à « la Terreur » pour « les femmes de lettres depuis la Noailles jusqu’à Jean Cocteau, savamment martyrisés par les bourreaux que nous saurions si bien être » (La Revue surréaliste, n° 3, 15 avril 1925). La « conversion » de Cocteau et sa Lettre à Jacques Maritain déchaînent les insultes de Paul Éluard et de Georges Ribemont-Dessaignes dans La Révolution surréaliste de mars et décembre 1926, Éluard demandant à son tour de « l’abattre comme une bête “puante” ». Parmi des dizaines de coups et blessures assenés par le groupe surréaliste à Cocteau dans les années vingt, citons le petit esclandre causé le 15 février 1930 par Paul Éluard au cours d’une « répétition intime » de La Voix humaine à la Comédie-Française avant la générale. Amené par le cinéaste Eisenstein, qui a reçu de l’auteur deux invitations, Éluard, aussi homophobe que Breton, interrompt à deux reprises la répétition en criant depuis un balcon à l’obscénité d’une pièce dont le scénario ne ferait que transposer la relation de Cocteau avec son amant Jean Desbordes : « Assez ! Assez ! C’est à Desbordes que vous téléphonez ! » Le soir même, un coup de fil anonyme annonce à la mère de Cocteau la mort de son fils écrasé par une voiture. Coup de fil dont le poète apprendra des années plus tard l’auteur de la bouche d’Aragon : il s’agissait de Robert Desnos, cosignataire d’un pamphlet très violent contre Breton un mois plus tôt (Un cadavre), mais encore capable de se mobiliser avec ses anciens amis contre leur victime favorite."